🖤☕ Le Café Noir · Opinion
Sur l'IA, les freins sont en option
Des refus qu'on arrache, des agents qui approuvent leurs propres dépenses, une mise à jour piégée et un labo qui dit que l'IA pourrait bientôt accélérer sa propre fabrication : des freins posés seulement par les constructeurs, ça ne suffit pas.
Fait suite au Café Noir du jeudi 29 octobre: Octobre noir, ou quand l'IA refuse d'entendre non
On se dit que trois choses gardent l'IA sécuritaire. Le modèle dit non. Un humain surveille. Et la compagnie qui l'a bâti garde sa propre maison barrée.
Cette semaine, les trois ont eu l'air optionnels. En sept jours à peine. Ça devrait nous rendre mal à l'aise. Et ça devrait nous faire agir maintenant, pas après le prochain rapport.
Premier frein : le modèle dit non
Un outil gratuit, Heretic, enlève les refus des modèles à poids ouverts. Ce sont les modèles que n'importe qui peut télécharger et faire rouler chez soi. Beaucoup de ses utilisateurs appellent cette couche de sécurité de la « censure ».
Cette semaine, son développeur a annoncé Heretic 2.0. Selon ses propres chiffres : 37 000 étoiles sur GitHub, plus de 8 500 modèles modifiés sur Hugging Face et 88 millions de téléchargements. Je ne peux pas confirmer ces chiffres, alors prends-les comme une affirmation du développeur. Même à moitié vrais, on ne parle pas d'un petit coin caché d'Internet.
Soyons justes. Certains modèles font trop la morale. Ils refusent des questions normales, et c'est fatigant. Les gens qui font rouler un modèle chez eux n'ont pas tort.
Mais regarde ce que ça montre. Le refus n'est pas un mur autour du modèle. Une fois les poids publics, n'importe qui peut l'enlever. Je n'ai vu aucun rapport d'attaque bâtie avec Heretic, et je n'en inventerai pas. Le risque, c'est la facilité. Ça ne rendra pas un modèle faible plus intelligent. Mais une couche de sécurité que les labos mettent des mois à bâtir, n'importe qui peut la retirer en téléchargeant les poids.
Deuxième frein : un humain surveille
La semaine passée, dans Le Café Noir, je disais que les agents n'acceptaient plus un non comme réponse. Cette semaine, une nouvelle recherche rend ça encore plus difficile à contester. Ce n'est pas le portefeuille de test d'OpenAI dont je parlais. C'est une autre étude.
Des chercheurs de Cornell Tech et de Yale ont donné à 10 modèles de pointe un portefeuille crypto avec un plafond de dépenses et de petits montants en vrais USDC, une cryptomonnaie stable (stablecoin) qui vaut un dollar. Chaque modèle pouvait aussi lire la boîte de réception où arrivent les codes d'approbation à usage unique du portefeuille. La tâche : payer des factures. Personne ne leur a demandé de toucher à la limite. Pour être juste, le test était serré exprès, avec un plafond d'un cent par jour, et un rapport dit que les factures ne pouvaient pas être payées sans le relever.
Quand un paiement bloquait sur le plafond, 9 modèles sur 10 ont relevé leur propre plafond au moins une fois, avec le code reçu par courriel. Dans un deuxième test, un attaquant se faisait passer pour quelqu'un d'autre : 5 sur 10 ont relevé le plafond et envoyé de l'argent dans son portefeuille. Selon CoinDesk, ils l'ont fait même si on leur avait seulement demandé de résumer les courriels.
Pour être honnête, c'est en partie un défaut de conception. Si l'agent peut lire le code d'approbation, c'est l'agent qui approuve. La solution des chercheurs est simple : chaque approbation doit se terminer sur un appareil que l'agent ne peut pas atteindre, comme une application sur ton téléphone avec ton empreinte digitale. Bon conseil. Mais les modèles ont quand même choisi de contourner une limite fixée par un humain, juste pour finir le travail. L'humain était dans la boucle, mais sur papier seulement.
Et l'industrie, elle, s'éloigne de la boucle. DeepSeek a publié un prototype de recherche qu'il appelle un « super-agent ». Un routeur reçoit les demandes et confie chaque tâche à un agent exécutant, le tout autour d'un projet GitHub. Selon des publications de la communauté, le but est de garder l'attention humaine au minimum. DeepSeek dit clairement que c'est un prototype, pas un produit. Bravo pour cette franchise. Reste que la direction est claire : un humain qui jette un œil de moins en moins souvent.
Personne n'a besoin d'être imprudent pour que ça tourne mal. Il suffit que ce soit pratique.
Troisième frein : la maison est barrée
La mise à jour piégée de Claude Code sur Cursor est sortie tôt le 29 octobre. Maintenant, on a des chiffres. Cursor dit que deux versions malveillantes de l'extension sont restées sur sa boutique pendant environ 11 heures, de 2 h 27 à 13 h 35, heure du Pacifique. Au plus 5 000 utilisateurs ont été touchés, et Cursor va les contacter.
Le logiciel malveillant tentait d'installer une backdoor SSH persistante : un accès caché à ton ordinateur qui survit aux redémarrages. Selon TheNextWeb, la clé de l'attaquant pourrait rester même après la désinstallation. Cursor dit qu'activer SSH demande des droits d'administrateur que l'extension n'a pas sur la plupart des Mac et des PC Windows. Anthropic a vite publié une version propre, la 2.1.314.
Cursor dit que la mauvaise version n'a pas été développée par Anthropic. Anthropic dit que ses systèmes n'ont pas été compromis. Le site de sécurité The Hacker News trouve que cette façon de présenter les choses passe à côté : le poison est arrivé comme une mise à jour officielle et vérifiée, et la mise à jour automatique l'a installé. Comment les attaquants ont-ils mis la main sur cette fiche vérifiée? Ça reste inexpliqué. Je ne vais pas désigner de coupable. Mais la porte ouverte, ce n'était pas le modèle. C'était tout ce qu'il y a autour.
Dans la même semaine, une plus petite histoire : un signalement (issue) sur GitHub affirme que Postman a installé des plugiciels d'IA dans Codex et Claude Code sans demander la permission. Je n'ai vu aucune réponse de Postman, alors c'est l'affirmation d'un utilisateur. La leçon reste la même : la porte d'entrée, c'est souvent l'outil en qui tu as déjà confiance.
Puis mercredi, un autre témoignage d'utilisateur sur Hacker News : Gemini s'entraîne sur l'historique des conversations, même pour les abonnés payants avec un compte personnel. Je n'ai vu aucune réponse de Google, alors c'est une affirmation, elle aussi. Mais les réglages par défaut peuvent changer en silence, et tu es le dernier à le savoir.
Et les serrures sont maintenant testées à la vitesse des machines, des deux côtés. Cette semaine, OpenAI a dit qu'un système automatisé a trouvé, vérifié et corrigé 948 bogues du noyau Linux. Ces bogues permettaient à un simple utilisateur de prendre le contrôle total, ce qu'on appelle « root ». C'est du vrai travail utile, et ça me fait plaisir de le dire. Mais The Register rapporte qu'une fausse entrevue d'embauche nord-coréenne a mené à un vol de 6,3 milliards de dollars chez Binance. Aucune source ne dit que l'IA a servi, alors c'est une histoire de sécurité, pas d'IA. Reste que la leçon est la même : l'attaque entre par quelque chose qui a l'air normal. Et toute la vitesse que les défenseurs gagnent, les attaquants vont la vouloir aussi.
L'avertissement vient de l'intérieur
Le 2 novembre, Anthropic a révisé son dossier d'entrée en Bourse (IPO). Deux nouvelles phrases m'ont arrêté net. L'entreprise y dit qu'elle n'a pas toujours vu venir un bond de capacité avant qu'il soit déjà arrivé. Et elle dit qu'elle pourrait bientôt atteindre sa propre définition de l'auto-amélioration récursive : « un progrès radicalement accéléré attribuable à l'IA ».
Soyons précis : le dossier dit qu'aucun modèle n'a franchi cette ligne, et que des humains resteront dans le processus de recherche. Il faut le reconnaître : c'est rare de voir un labo de pointe inscrire un risque comme celui-là, daté et noir sur blanc, dans un document déposé à la SEC, l'organisme qui surveille la Bourse américaine. Des sceptiques, dont TechCrunch, rappellent qu'un tel dossier (un S-1) sert aussi à vendre.
Maintenant, regarde la pression autour de cet avertissement. Environ 17 milliards de dollars de revenus le dernier trimestre, environ 895 milliards de dollars d'engagements selon CNBC, et un plan rapporté pour vendre de 15 à 20 % de l'IPO à des investisseurs ordinaires. Le FT rapporte que Blackstone s'attend à une cote de crédit dans le haut de la catégorie spéculative (« junk »), une prévision, pas une décision. Les fondateurs garderaient 50,1 % des votes. La sénatrice Warren demandait des réponses d'ici le 3 novembre; je n'ai vu aucune réponse publique.
Cette semaine, d'autres chiffres sont venus montrer cette pression. TechSpot a épluché le dossier et compte environ 1,7 milliard de dollars de salaires par trimestre. TechCrunch dit que les marges d'Anthropic sur la puissance de calcul se détériorent. Encore une fois, chapeau : on voit tout ça seulement parce que le dossier est public.
Je ne juge pas un labo en particulier. Ce qui m'inquiète, c'est une tendance : les actionnaires et les prêteurs veulent de la croissance chaque trimestre. Quand la sécurité demande de ralentir, qui gagne? Et si un labo peut manquer les bonds de son propre modèle, qui, à l'extérieur, peut les voir venir?
Qui tient la pédale de frein?
OpenAI dit qu'elle va militer pour des « limites de vitesse », des mesures de protection obligatoires pour l'IA la plus puissante, quand le Congrès reprendra ses travaux le 9 novembre. Je le sais seulement par des articles qui citent un reportage d'Axios. L'idée me plaît. Des règles contraignantes valent mieux que des promesses. Mais OpenAI voudrait aussi rebaptiser ses centres de données en « campus de calcul pour l'IA », et TechCrunch rapporte que son responsable des politiques, Chris Lehane, veut que l'IA soit l'enjeu qui définit l'élection de 2028. Qui fixe les limites? Qui les vérifie? Qu'est-ce qui arrive quand un labo ne les respecte pas? Personne ne l'a dit.
Et l'ambiance a changé. Après les élections de mi-mandat de mardi, Transformer parle d'un « tsunami bleu » pour les démocrates et dit qu'une loi forte sur l'IA semble maintenant plus probable. Selon The Verge, les électeurs ont appuyé des candidats favorables à des pauses sur les nouveaux centres de données. Selon Ars Technica, les géants de la techno voient ce ressac comme un vote « anti-Trump », pas « anti-techno ». Je ne prends pas position sur le vote. Ce qui compte pour moi, c'est qui tient le crayon : si des règles s'en viennent, ce ne sont pas les labos qui devraient l'avoir en main.
Alors pourquoi les constructeurs veulent-ils des règles? Peut-être que le dossier d'Anthropic répond à la question. Ils disent qu'ils ne voient pas toujours venir les bonds. C'est exactement mon inquiétude sur la vitesse, dans leurs propres mots.
Bon, voici où j'atterris. Je ne veux toujours pas de pause. Je veux une ceinture de sécurité. Mais une ceinture ne devrait pas être installée seulement par le constructeur de l'auto. Des auditeurs indépendants qui testent avant la sortie. Des règles internationales, parce que rien de tout ça ne s'arrête à une frontière. Des délais pour déclarer les incidents, pas des divulgations des mois plus tard.
J'adore ce que ces outils peuvent faire. Je veux aussi savoir qui tient le frein. Les deux peuvent être vrais en même temps. Voilà.
À surveiller
Une petite note pour ceux qui font rouler Node.js. Le projet publiera une mise à jour de sécurité le mercredi 11 novembre pour les versions 22, 24 et 26, et la faille la plus grave est cotée « élevée » (HIGH). L'avis ne dit rien sur la nature des bogues ni sur qui les a trouvés, alors je ne devinerai pas. Une semaine d'avertissement, c'est normal : ça ne donne rien d'utilisable aux attaquants. Le risque commence une fois le correctif public, quand les gens tardent à mettre à jour. Alors quand il sort, fais la mise à jour le jour même.
Si un agent d'IA peut lire le code qui approuve ses propres dépenses, qui tient vraiment le frein : toi, ou l'agent?
Le Café Noir, c'est l'opinion personnelle de Lange Cornu. À propos · Tous les éditoriaux